Il y a un peu de tout, notamment des avis sur tout mais surtout des avis !
J+49. Lundi 4 mai. (7 au jus). Jusqu'ici tout va bien…
Sans vouloir offenser la puissante ligue des buveurs d’eau, ni même les diététiciens de choc ou le cercle des alcooliques anonymes, les bistrots et les restaus me manquent. Au début de cette période de confinement où les troquets, bouchons, estaminets et autres rades de tout poil ont été priés de fermer leurs portes, je me disais que ne plus y aller serait le cadet de mes soucis, car il y avait bien plus grave, en la "personne" de cet ennemi invisible, insidieux et dont l'unique raison d'être était de se reproduire à l'envi et accessoirement, de nous dégommer.
Bien sûr, je pensais de temps à autre aux habitués sympas, à une amie restauratrice, aux clients, aux serveuses qui ont toujours le sourire et un mot gentil, aux discussions de comptoir, là où on refait le monde et où on a (presque) la faiblesse d'y croire… ainsi qu'à ceux et celles que je connais moins, voir pas ou peu, mais dont les points de chute sont et restent, comme pour nombre d’entre nous, un de ces lieux familiers, en quelque sorte, un recoin convivial abrité de la folie du monde. Le mot n'est pas trop fort. Habitués, usagers et employés, je les plains, hors de ce cocon où les tracas divers restaient dehors. Ils sont privés de leur emploi, de leur subsistance, ou de leur raison d'être selon les cas. Pendant le confinement, les choses qui fâchent continuent : les charges fixes, loyers, taxes et autres gracieusetés continuent à tomber tandis que les revenus sont passés à néant.

J'ai réfléchi au passé (déjà si loin) et au temps qui passe, à leur vie de maintenant, sans servir un café, un plat chaud, ou un verre, mais ça c'était avant… et là-dessus, le confinement est arrivé.
Nous avons, pour la majorité d'entre nous été confrontés à la réclusion, seule alternative pour une protection dite absolue. Il ne fallait plus se serrer la main, ne plus s'embrasser, ne plus se rapprocher, ne plus s'esclaffer, même. Fréquenter ces temples de promiscuité était devenu intolérable. Les princes qui nous gouvernent l'ont dit.
Ils nous ont expliqué comment penser, à quelle heure applaudir, comment se faire soi-même un mot d'excuse, comment taper sur des casseroles si on ne sait pas chanter, comment se passer du masque qui était d'ailleurs inutile (non, ça c'était un mensonge), comment écouter les contre-vérités de la porte-parole, qui n'a rapidement même plus eu besoin de nous imposer son rire forcé face à la question d'une journaliste bien formatée, comment être de plus en plus atterré devant les chaines d'information continue et le défilés d'éminents professeurs, de non moins éminents experts en tout qui venaient nous asséner des chiffres catastrophiques et des hypothèses apocalyptiques…
Petit à petit, on a donc pris l'habitude de se remplir une attestation dérogatoire le temps d'aller au ravitaillement, juste pour le nécessaire et pour l’espace de quelques jours, sauf à se faire verbaliser. Petit à petit, on a pris l'habitude de se masquer et de ne plus parler dans les lieux publics, sauf pour le strict nécessaire. Petit à petit, on a pris l'habitude de pratiquer la distanciation sociale. Après avoir appris ce nouveau mot, les comportements ont changé. Nous sommes devenus "sauvages", refusant toute forme de convivialité et de rapprochement, bien obligés, même si c'est l'antithèse de ce que nous aimons dans les lieux de détente et de restauration à la française.
En y réfléchissant, j'ai eu des images post-11 mai de citoyens zombies retrouvant la lumière avec des yeux rouges et douloureux, et des bras ballants, à peu près en même temps que l’idée de retourner au coin du zinc ou dans mon restaurant préférée et bruyant est venue me titiller, et puis non. Ceci dit, je demande encore pardon aux réfractaires du percolateur italien et de l’expresso, mais le rade est un vestige fragile du temps passé, l’un des pauvres symboles convenus de ce qui nous unissait, de ce qui nous rapprochait aussi. Notre société a besoin de ces rencontres des autres, fussent-ils inutiles ou essentiels, mais qui serions-nous pour en juger ?
Bien sûr, dès la semaine prochaine ou celles d’après, quand nous aurons les yeux rouges, douloureux et les bras ballants (cf. ci-dessus), nous n’irons toujours pas, ni au bistrot, ni au restaurant. Ce n’est pourtant pas l’envie qui nous manque, mais en ce qui me concerne, je ne me vois pas me (re)confiner derrière des isoloirs individuels en plexiglas, y compris à table.

Il n'y a aucun plaisir à boire un verre ou à déguster un plat dans une ambiance qui, n'en déplaise aux tenanciers frappés de plein fouet par cette crise sanitaire et économique, n'aura plus rien de convivial. Autant rester chez soi et se faire livrer une pizza (non, là je plaisante)… Par ailleurs, picoler ou faire bombance à la maison n'a rien d'exaltant, à moins d'être en famille ou entre amis, mais là, on commence à se reprendre à rêver à l'ambiance de convivialité qui nous a tant fait défaut depuis près de deux mois.
A part le temps de se désaltérer rapidement, la chaleur revenant, l'intérêt du verre pris seul à la maison est à peu près inexistant et nous avons tous hâte de redonner vie aux lieux de rapprochement social. Hélas, ce ne sera pas possible, déjà parce qu'ils restent fermés jusqu'à nouvel ordre et ensuite parce que nous avons commencé, ce qui est dramatique pour les relations sociales, à prendre des habitudes d'ours.
Sinon, je trouve que le confinement ne joue pas trop sur la santé mentale car jusqu'ici, tout va bien…